Anna Lee-Chapitre II
La cérémonie de mariage était prévue pour avril, ils avaient six mois devant eux pour se préparer concrètement à vivre en tant que mari et femme.
Jusqu’à Noël, le bonheur parfait se poursuivit. Ils avaient réussi à s’entendre sur le déroulement du mariage, les faires-parts étaient prêts à être envoyés, la famille de Sarah avait fait preuve de diplomatie, feignant la joie de cette nouvelle. Les parents de Sarah DELANAY étaient du beau monde, persuadés que leur fille serait devenue grand chirurgien et non pas simple médecin, ils n’avaient fait que tenter de la dissuader dans le moindre de ses choix : carrière et amour. Bien entendu, Michael était loin d’être le gendre idéal... L’air pincé, comme de coutume, Madame DELANAY avait certifié à Sarah qu’elle bénéficierait d’un grand mariage. De surcroît, Michael n’ayant pas de famille, les frais étaient tous à leurs charges, ils avaient exigé de tout organiser dans les moindres détails. Les futurs mariés étaient pieds et poings liés mais finalement, y trouvaient leur compte, ils en profiteraient pour s’offrir un voyage de noces d’autant plus à leur image…
Alors qu’il faisait les boutiques à la recherche de cadeaux pour le réveillon, Michael regarda sa montre. Il commençait à se faire tard. Il scruta l’avenue à la recherche d’un taxi. Le trottoir grouillait encore du peuple d’acheteurs avisés de cette période de fêtes. Il était particulièrement préoccupé par le guet d’un taxi, si bien qu’il ne remarqua pas la mince silhouette drapée dans un long manteau noir aux revers de satin qui guettait , elle-aussi, une voiture. L’objet tant attendu s’arrêta et ils cramponnèrent ensemble la poignée du véhicule. Michael leva les yeux vers la propriétaire de cette main gantée qu’il avait recouverte. Un visage pâle, entouré d’une couronne de cheveux bruns qui cascadaient jusqu’au col de son pardessus, coiffés d’un béret noir, lui lança un regard profondément obscur dans lequel presque rien ne transparût. L’amande de ses yeux complétait le dessin de ses traits tout en finesse, un nez raffiné et surtout une bouche peinte au rouge à lèvre pourpre, appétissante comme une cerise bien mûre. L’échange ne dura qu’une seconde mais ce fût comme si le temps avait été suspendu pour Michael Sans un mot, ni l’un, ni l’autre, ils ouvrirent ensemble la portière, assortis comme au rythme d’un couple de danseurs. Ils eurent l’un et l’autre l’étrange sensation de se parler sans émettre un son et montèrent côte à côte dans le véhicule. Le chauffeur les regarda, sans surprise, persuadé qu’ils devaient être ensemble.
-" Où allez-vous, Monsieur, Madame ? " Demanda-t-il poliment, scrutant leur élégance. Michael sortit de sa dimension parallèle et interrogea l’inconnue du regard.
-" Je vous en prie… " dit-il, en l’invitant à indiquer sa direction. Il l’observa encore plus précisément, elle paraissait si jeune, à peine vingt ans, pourtant ses vêtements contrastaient par leur raffinement plutôt réservé aux Dames d’un âge plus mûr que le sien. Il jeta un coup d’œil rapide sur ses escarpins vernis et sur le galbe parfait de ses jambes, il aperçut, par l’entrebâillement de son manteau, la robe de soie ivoire qui se laissait découvrir comme une lingerie fine. Il se dégageait d’elle une sensualité et un érotisme mêlés qui lui donna soudainement très chaud.
L’inconnue indiqua l’adresse où elle souhaitait se rendre. Le chauffeur n’attendit aucune réponse de Michael et démarra.
Les embouteillages étaient monstrueux en ce soir de veille de fêtes et une voix soufflait à Michael d’appeler Sarah, mais chaque seconde passant auprès de l’inconnue, l’affaiblissait.
Le véhicule était maintenant à l’arrêt, la radio du chauffeur de taxi ne cessait de crachouiller, ce qui plantait un décor auditif des plus désagréables, la neige avait commencé à tomber, espacés, des gros flocons semblables à des plumes d’oie qui virevoltaient légèrement au dehors, créant une atmosphère feutrée à la ville.
Pourtant, Michael, le front collé à la vitre, transpirait. Il tentait de se contenir de cette fièvre imprévisible et incontrôlable. L’inconnue occupait la partie opposée de l’habitacle, elle lui semblait sereine, imperturbable, mais Michael savait qu’elle ressentait son trouble. Il lui était à la fois reconnaissant de ne pas lui en faire part mais aussi ingrat de constater qu’elle restait de glace…
Le chauffeur de taxi, forçait le passage, typique réplique de son métier, il jurait fort et freina soudain brutalement juste à temps pour éviter un pare-choc à quelques centimètres d’eux. L’inconnue, qui avait ôté ses gants et laisser sa main sur la banquette, rencontra soudain le contact de la main brûlante de Michael, il fut électrocuté par la glace fondant sur le feu de ses mains, ils échangèrent un regard d’une grande intensité et leurs doigts s’entrelacèrent au lieu de se défiler. Cette fois, Michael sentit son cœur s’accélérer comme s’il courait d’une façon effrénée. Il perdit le sens de la réalité, n’entendant plus le brouhaha des klaxons de cette soirée d’hiver new-yorkais, ne percevant plus les lueurs de la ville costumée pour Noël. L’inconnue entrouvrit la bouche, Michael crût sentir le goût sucré et parfumé d’une cerise griotte, il avait l’impression de glisser sa langue sur la sienne et d’apprécier la douceur et la suavité d’une chair de fruit charnu..
L’inconnue n’était plus proche de la vitre opposée, elle serrait les doigts de Michael, les rapprochant de la laine angora de son manteau. Il caressa le tissu, glissa sur le satin du biais, les pans s’écartèrent, le laissant s’imprégner de la soie de sa robe qui s’écoulait entre ses cuisses comme une cascade. L’un et l’autre ne se regardaient pas, leurs visages étaient tournés vers les vitres, seul leur sens tactile était exacerbé. Il n’existait plus de limites au monde, ni au temps, il ne restait que cet instant sensuel entre deux inconnus…
La voiture s’arrêta. La voix rauque du chauffeur de taxi annonçant le prix de la course, les fit retomber sur terre comme un atterrissage de fortune. Michael retira doucement sa main de celle de l’inconnue et ouvrit sa portière. Le vent glacé le saisit et sécha instantanément les perles de sueur qui luisaient sur son front. L’inconnue rémunéra le chauffeur de taxi et sortit de la voiture, réajustant le tissu froissé de sa robe. Elle se retourna vers Michael et il lut son trouble. Un frisson le parcourut. Il la regarda marcher avec élégance vers l’entrée de son hôtel, pousser la porte tournante du hall d’entrée et, alors que le chauffeur s’apprêtait à repartir, il claqua la portière et se dirigea à la suite de l’inconnue.
A aucun moment, il n’éprouva la réalité de son geste. Il pénétra dans le hall et atteint l’ascenseur juste à temps pour la suivre. Au fur et à mesure des étages, la cabine se vidait. Michael s’était glissé sur le côté, près de la porte, peut être espérant retrouver la lucidité de fuir… L’inconnue était derrière lui, toujours aussi frêle, mince, discrète et silencieuse. Il sentait son parfum, subtile fragrance d’encens et de jasmin, caractéristique de l’Asie. Troublée, son regard tourné vers le sol, elle semblait elle-aussi murée dans ce climat saisissant de sensualité qui se dégageait de leur rencontre. L’ascenseur s’immobilisa et s’ouvrit dans un tintement métallique et doux, ouaté par le décor de tapis et de moquette du corridor de l’étage. L’inconnue sortit, passa devant Michael qui se cala sur le déhanché de son pas pour la suivre jusqu’à la porte de sa suite.
Elle tourna la clé dans la serrure, le laissa entrer et referma derrière lui. Ils n’avaient pas échangé un son. Michael la retourna vers lui et goûta au fruit de sa bouche, ils défirent leurs manteaux dans la hâte, il glissa ses mains sous la soie de la robe, dégrafa les bas, laissa tomber la dentelle de son sous-vêtement, alors qu’elle tirait sur sa ceinture, ouvrait son pantalon et libérait sa virilité. S’ensuivit une fusion passionnelle. La légèreté de son corps donna à Michael la possibilité de l’emmener sur tous les meubles de la suite, dans un fracas d’objets. Elle ondulait au même rythme que lui dans une danse sexuelle harmonieuse jusqu’à épuisement d’un désir jamais expérimenté, ni pour l’un, ni pour l’autre.
Michael se réveilla dans ce lit anonyme, encore étourdi par le parfum de l’inconnue qui recouvrait les draps. Elle-même était étendue près de lui, plus vulnérable que jamais de par sa nudité pure. Elle offrait à Michael le spectacle de son dos, ses vertèbres modelées, suivaient le cours d’un tatouage de serpent cobra, gueule fermée, au regard incisif. La réalisation de ce dessin était splendide, fascinante et effrayante à la fois.