Anna-Lee - Chapitre V
Le dîner avait été productif sur le plan professionnel. Cependant, Michael ne pouvait s’empêcher de penser à la femme, murée dans le silence de la pièce à côté avec laquelle il avait partagé tant d’intensité quelques jours auparavant. L’épouse de son client le plus important jusqu’à ce jour. Un détail qui n’en était pas des moindres mais les émotions de Michael prenaient largement le pas sur sa raison. Caleigh avait remarqué son émoi, il en était certain et elle ne tarderait pas à le pousser dans ses retranchements pour en savoir davantage, toujours avec tact et douceur, mais sans jamais renoncer avant d’avoir satisfait sa curiosité. Il s’était mis dans de beaux draps. Il se sentait redevable envers Sarah et envers ses associés et amis désormais. Comment avait-il pu être si peu maître de lui-même ?
Le réveillon du nouvel an approchait. Caleig avait proposé de convier leur client à une soirée organisée dans un grand restaurant. Thomas trouvait l’idée idéale, il avait choisi le raffinement d’un établissement avec l’aide de Sarah, chez une de ses connaissances. Il voulait soigner ce client hors pair et décrocher le marché à tout prix. En occident, l’épouse était aussi conviée, avait précisé Caleigh, ce qui avait fait sourire Monsieur LEUNG. Ce dernier doté d’un charme typiquement asiatique séduisait de par sa silhouette élancée, grand, mince, les cheveux mi-longs retenus en catogan, il portait des costumes toujours taillés impeccablement aux teintes mettant en valeur la couleur dorée de sa peau. Son sourire éclatant éclairait son visage mais il s’en dégageait aussi une atmosphère étrange d’angoisse. Il inspirait le respect, incarnait aussi l’autorité, sa quarantaine passée lui donnait le ton de l’expérience. Bien que sa musculature soit plus fine qu’imposante, il écrasait les autres hommes par son charisme. Caleigh, Thomas et Sarah étaient sous l’emprise de sa personnalité, quant à Michael, hermétique à l’autorité et à la hiérarchie depuis toujours, il ressentait plus l’envie de le défier que de se soumettre, d’autant plus depuis qu’il avait vu les ecchymoses dans le dos de son épouse. Une jeune femme aussi frêle, comment pouvait-il ? …
Le couple LEUNG arriva dignement, comme de coutume. Sarah, Michael, Caleigh et Thomas se levèrent lorsqu’ils les rejoignirent à table.
L’épouse de LEUNG, vêtue d’une robe-bustier de satin noire, sur laquelle une branche d’orchidée rose et blanche était peinte à la main, impressionna Sarah par son élégance et sa beauté naturelle. Elle portait aux oreilles des perles d’ivoire véritable qui ressortaient sur sa chevelure brune, dont une boucle artificielle avait été modelée et descendait de chaque côté de ses joues poudrées du même rose que l’orchidée de sa robe. Dans le silence, ils prirent place et Michael, en faisant tomber sa serviette sous la table, remarqua que LEUNG avait installé sa canne, entre les jambes de son épouse. Il se releva lentement et chercha le regard de la femme, qui gardait toujours la tête baissée vers son assiette, sans un mot. Elle leva cependant un sourcil lorsqu’elle sentit la manœuvre de Michael, puis s’aventura à un coup d’œil furtif. Au moment où ils se croisaient, Sarah saisit la main de son futur mari, ce qui le fit sursauter, comme s’il était dans une situation périlleuse, près à être confondu.
Sarah, qui était toute ouie à Monsieur LEUNG, n’avait pas remarqué que, de son côté, Michael, ne portait pas attention au récit de ce dernier sur son pays. Elle lui lança un regard interrogatif sur ce sursaut, il se sentit gêné et elle lut qu’il lui demandait de ne pas insister implicitement.
Un autre coup d’œil rapide à l’épouse de LEUNG lui indiqua qu’elle était replongée dans son assiette qu’elle picorait.
Le dîner promettait d’être long…
Michael eut besoin de se rafraîchir avant d’entamer le plat de résistance, Thomas le suivit aux toilettes.
-" J’ai du mal à supporter ce dîner !
-" Reprends-toi, Mike, ce qui se passe entre LEUNG et sa femme ne te regarde pas !
-" Tu as vu ce qui se passe sous la table, toi-aussi ?
Thomas déboutonna sa braguette pour uriner et soupira. Il savait que son frère était sensible à la violence familiale, il en avait soupé son lot dans les différentes familles d’accueil. Thomas, âgé de quinze ans à la mort de leur mère, avait plus rapidement pu se débrouiller tout seul, grâce à de petits boulots. Il avait passé son diplôme d’architecte en cours du soir puis s’était marié peu après.
-" C’est un client, d’accord ? Et un gros ! Alors laisse tomber ! Il nous faut le contrat ! Tu dois prendre sur toi ! Une fois à Saigon, nous n’aurons plus à nous farcir toutes ces mondanités hypocrites. Nous serons sur le chantier et nous lui rendrons des comptes une fois par mois.
-" Une fois sur place ? Tu plaisantes, j’espère ?
-" Non, mon p’tit vieux. Tu es du voyage !
-" Je vais me marier dans quelques semaines…
Michael ne termina pas sa phrase, un autre client du restaurant entrant à ce moment dans les toilettes. Thomas lança un regard entendu à son frère, cherchant une approbation sur son départ. Michael soupira et lui donna la réponse qu’il attendait : il serait du voyage…
Ils rejoignirent la table, ce qui frappa Michael, ce fût le côté seigneur de LEUNG, entourée des trois femmes : la sienne, silencieuse et soumise, Caleigh, calme et maîtresse de la conversation et Sarah, charmée et intéressée. Le dîner prit fin, sans que l’épouse de LEUNG ne prononce une parole.
L’ami de Sarah et propriétaire du restaurant les invita à déguster un digestif en salon privé où se tenait un orchestre romantique et une piste de danse. Sarah en profita pour accaparer son futur mari pour une valse.
LEUNG, les jambes croisés, sa canne en main, posée devant les genoux de son épouse qui se tenait droite, sur le fauteuil près de lui, semblait détailler Sarah comme un tableau. Michael s’en aperçut, n’apprécia pas et le lui fit savoir par le regard Mais c’est celui de son épouse qu’il rencontra. Elle le fixait droitement maintenant, d’une façon déterminée et sans ciller. Il fût interloqué par cette attitude contrastante avec celle du reste de la soirée. Elle murmura alors à l’oreille de son mari, qui acquiesça de la tête sans quitter des yeux les jambes de Sarah. Il retira sa canne et elle se leva avec élégance. Elle demanda une autre valse à l’orchestre qui approuva puis retourna s’asseoir. Lorsque l’air commença, LEUNG invita Sarah à danser, Michael s’inclina à contre-cœur et revint s’asseoir au petit salon. Caleigh et Thomas sirotaient un cocktail au bar, il se retrouvait seul face à " l’inconnue ".
La sensation d’être à la fois intime et étranger avec elle le déroutait. Pour la première fois de sa vie, il semblait converser en silence avec une personne. Elle devinait ses pensées au rythme qu’elles lui venaient, était-ce la révélation qu’il existait bien une âme sœur ? Sa relation avec Sarah était pourtant forte, le croyait-il, mais pas fusionnelle. L’angoisse commençait à l’envahir à l’idée qu’il deviendrait dépendant de cette sensation brûlante qui le torturait auprès de "l’inconnue ".
-" Ma femme ne parle pas votre langue, Monsieur DESCHANEL, je suis navré de vous l’avoir abandonnée " dit LEUNG sur un ton de sous-entendus.
Il se dégageait de ce couple un mystère envoûtant mais dangereux à la fois. Ils semblaient, l’un et l’autre, deviner la nature humaine et à terme probablement, l’utiliseraient-ils….
-" La mienne ne parle pas vietnamien, non plus ! " Répondit Michael sur le même ton.
Les deux hommes se toisèrent, sans amitié, mais pas encore avec rivalité. Sarah s’amusa de leur échange pendant que la femme de LEUNG reprenait son attitude d’objet.
La soirée se termina ainsi.