Anna Lee- CHAPITRE X
Le jour du rendez-vous fixé par Anna Lee arriva.
Michael avait eu au téléphone, le matin même, Thomas, son frère, lui annonçant leur prochaine arrivée, accompagné de Caleigh, trois jours plus tard.
Michael se sentait heureux de les revoir. Finalement, cette petite semaine en solitaire lui avait parue longue, il était surtout trop perturbé par tous les évènements qui s’étaient déroulés.
Il jeta un œil au petit bout de papier plié. Que voulait-elle ? Un homme raisonnable aurait décliné l’invitation, mais Michael n’était ni raisonnable, ni trop peu curieux pour se résigner à une telle décision. Il irait. Il la rencontrerait encore et elle lui révélerait encore une partie de lui-même.
Le rendez-vous était fixé en début d’après-midi, ce vendredi. Il se vêtit plus légèrement que la fois précédente.
Il héla un taxi devant l’hôtel qui le déposa au bout de la rue d’où il apercevait déjà l’abri de toile blanc qui recouvrait l’échoppe du vieux bonhomme.
Cette ville sans repos lui tournait la tête, l’agitation permanente des marchands, les discussions continuelles, une ruche n’aurait pas été plus en ébullition, pourtant, leurs pas étaient réguliers et il s’y cala.
Le vieil homme était là, pipe à la bouche, coq en cage, comme la première fois.
Il hocha la tête, le sourire édenté, regarda un vieux réveil, se leva, sortit un trousseau de clés de sa poche, en saisit une vieille et se retourna vers une porte en bois, bleue comme la façade, donna un tour de clé et demanda à Michael d’entrer.
Michael s’exécuta, le vieux referma la porte derrière lui.
La pièce était vaste et sombre, plutôt fraîche, à l’abri du soleil implacable du dehors. Les persiennes à claire-voies donnaient à la chambre une atmosphère aveugle. Pénétrée des bruits et des odeurs de la rue, il se sentait comme seul au milieu de cette foule qui ne devinait pas sa présence.
La pièce était peinte en bleue, comme la façade, les murs étaient cloqués et vieux. Deux poutres en bois redessinaient l’encadrement de la porte d’entrée. Le seuil était surplombé et de chaque côté des poutres, courraient deux balustrades, peintes en bleu elles-aussi.
Il pénétra plus profondément, descendit trois marches et se trouva dans la pièce principale. Un lit, au cadre en bois, simple, un matelas recouvert d’un drap blanc, sur sa gauche, à sa droite, une petite table basse en bois laqué noir, deux fauteuils aux pieds bas. Face à lui, une ouverture.
Les murs qui encadraient l’ouverture n’étaient pas plus hauts qu’un mètre cinquante, ce qui lui permettait de voir le patio qui continuait cette étrange demeure. Il s’avança dans le patio, il s’agissait d’une cour, inondée de soleil, sur la gauche, des éviers étaient construits en béton, partant du sol, des tubes de bambous, servaient de gouttière et les emplissaient d’eau de pluie, face à lui, abritée par un préau, une palanquée de fioles s’alignaient, elles portaient toutes des étiquettes manuscrites en idéogrammes chinois, il y avait aussi un grand pot en terre d’où sortaient des pinceaux de toutes les tailles, ainsi qu’un grimoire, parsemé d’écritures incompréhensibles pour Michael
Alors qu’il allait s’approcher plus avant, il sentit derrière lui l’odeur d’un bâton d’encens allumé.
Il se retourna.
Elle était là, installant le bâton dans un brûleur, accroupie, à la manière traditionnelle vietnamienne. Elle se releva doucement, sa petite robe de coton blanc, lui donnait l’air d’autant plus juvénile. Elle le salua, dans l’obscurité de la chambre, en s’inclinant respectueusement.
Michael supportait mal cette habitude qu’elle avait, trop de soumission s’y évoquait et même s’il savait qu’il s’agissait d’une marque de respect, il aurait préféré qu’elle s’en abstienne.
Il remarqua une touche hétéroclite à sa tenue, des chaussures à talon, noires, vieillies, ayant probablement dû être recouvertes de strass dont il ne subsistait plus guère que quelques fantômes.
Elle avait maquillé sa petite bouche du même rouge cerise que lors de leur première rencontre. Encore une fois, le paradoxe de cette femme s’affichait, Michael hésitait entre la pureté presque enfantine et la femme presque trop fardée et sophistiquée. Ses joues rosies à la poudre ne lui permettaient pas de savoir si elle savait le fond de ses pensées et si elle en rougissait.
Il rentra à l’intérieur, elle fit un pas vers lui, attentiste, semblant tout maîtriser mais le laissant cependant agir. Il lui caressa l’épaule, laissant glisser la bretelle de sa robe, dégageant les cheveux souples.
Leurs regards se croisaient, brillants, elle s’avança plus près de son corps, huma la peau de son cou, découverte, entrouvrant la bouche pour y déposer son souffle, son baiser.
Leurs corps se tendaient l’un près de l’autre, comme deux adolescents en émoi. Elle déboutonna la chemise, lentement, bouton par bouton, elle se délectait des marques de frisson qui le trahissait, elle le poussa sur le lit.
Allongé sur le dos, il jeta un œil, malgré lui, au plafond décrépi.
Elle le laissa choir un instant, se dirigea vers le patio, se saisit d’un pinceau et d’une fiole renfermant un liquide noirâtre, un peu épais.
Michael la regarda revenir vers lui, elle se dévêtit et se glissa nue près de lui. Il voulut la coucher près de lui, même elle résista, il n’insista pas, la laissant prendre en main la situation. Elle le dévêtit à son tour, puis le chevaucha.
Pendant, qu’il était en elle, dans la cadence de son corps, elle se saisit du pinceau et commença à dessiner, de façon désordonnée, sur son corps. Il sentait l’effleurement du pinceau sur sa peau, le froid du liquide envahissant ses pores, l’abandon qui se saisissait de lui vers la jouissance, la transe qui émanait de ses muscles.
Dans le brouhaha de la ville, dans l’intensité des cris de bébé et des interpellations des habitants de la rue, dans l’odeur des vapeurs de cuisines, des fumées d’encens, des bouquets d’épices, il cédait à l’abandon de son enveloppe charnelle, dans cette chambre impudique, jeté en pâture à l’observation de tous, il écoutait son souffle mêlé aux désirs de sa partenaire.
Des heures avaient passé, sans qu’il n’en prenne conscience. La nuit avait remplacé le soleil implacable. Une averse avait fait remonter l’odeur typique de la pluie, réveillant d’autant plus les effluves de ce pays, qui lui semblait soudain n’être plus qu’érotisme.
Il s’appuya sur un coude, la place vide, aux draps froissés près de lui était fraîche. Il pouvait apercevoir une lueur, vers les étagères de fioles, derrière un store en bambou, une ombre féminine s’affairait. Elle se mit soudain en lumière, dans un peignoir de satin noir, aux revers rouges.
Elle s’approcha, une bassine en bambou remplie d’eau en main. Il s’assit sur le bord du lit. Elle s’agenouilla, essora une serviette en éponge et entreprit de laver le corps de son amant. Il se laissa faire, apprécia la fraîcheur de l’eau claire sur son corps moite de chaleur. Il goûtait ses gestes, laissant traîner son regard sur les pointes de ses petits seins fermes, la courbe de ses hanches et de ses fesses qui se devinaient sous ses vêtements.
Lorsque le bain fût terminé, elle lui montra, sur un des fauteuils, ses vêtements, impeccablement pliés et repassés, comme sortis d’un pressing. Encore une curiosité dont Michael s’étonna intérieurement. Il n’avait ni vu, ni entendu quoi que ce fût. La discrétion semblait être décidément le fort de ce peuple.
Il hocha la tête alors qu’elle s’apprêtait à se retirer, mais il la retint par le poignet.
-" Donne-moi au moins ton nom ? "
-" Anna Lee. "
Michael serrait son poignet avec intensité, il voulait ressentir la réciproque de sa passion, mais le cœur de cette femme n’était pas autorisé à lui dévoiler une parcelle de son ressenti.
-" Vous devez rentrer maintenant. " Dit-elle, cherchant à écourter l’instant qui l’orientait vers les sentiments.
Michael la libéra et se dirigea vers ses vêtements soigneusement préparés.
-" Aurons-nous d’autres rendez-vous ? "
-" probablement… " répondit-elle en s’inclinant.
Cette fois, s’en fût trop, sans même avoir enfilé sa chemise, il l’empêcha de se voûter devant lui.
-" Je t’en prie… Arrête cette condescendance…
Alors, pour la première fois depuis leur rencontre, il crut palper une véritablement émotion chez elle : La surprise. Elle plongea dans son regard aux sourcils froncés, sembla soudain effrayée, perdue, décontenancée. Un soupçon émana alors dans l’esprit de Michael Il avait un pressentiment, mais il n’était encore pas capable d’en déduire réellement la teneur.
De son côté, Anna Lee avait compris qu’il était temps d’en rester là, avec ce client…