Maloya, transe et "Clair de Lune"
Je persiste et signe dans ma tournée sur le festival des cultures d'ici et d'ailleurs : "Aux Heures d'Eté".
Jeudi 31 juillet, voici le programme de la soirée :
20h30: Lafous’
Neveu du grand artiste réunionnais Danyel Waro, Jean-Didier Hoareau a de qui tenir. Né en banlieue, du coté de Sartrouville, il nous livre une version urbaine, colorée au bitume des cités, de la musique de son île familiale.
22h: Salem Tradition
Entourée de percussionnistes qui jouent roulèr, kayanm, doundoum et djembé, Christine Salem scande avec une voix presque rauque et parfaitement ensorcelée, un maloya inspiré qui puise dans le patrimoine afro-malgache et celui de l'océan indien. Un mélange d'émotion et de retenue, pour guérir les âmes.
Que dire si ce n'est que la soirée a été chaude ! Le temps s'y prêtait malgré un décollage en tram sous un ciel menaçant qui s'est transformé en ciel bleu dans le centre.
Trois filles en sortie : Lili, VIP et moi, bien décidées à se régaler de la chaleur réunionaise et qui ont été servies : châleur dans l'air, châleur des les coeurs et surtout châleur dans les voix...
LE MALOYA est l'expression musicale de la Réunion, pour rappeler l'esclavage, le rattachement à l'Afrique, la souffrance des peuples déportés, le quotidien d'aujourd'hui dans les textes et le battement des tambours pour rythmer nos coeurs à la complainte.
Jean Didier Hoareau ouvre le spectacle, une voix forte et rauque, plein de séduction, qui nous cloue littéralement dans nos fauteuils. Il se démène avec son Kayamb et on se dit, toutes les trois, que la dextérité du maniement de l'instrument est plus que physique.
Trois quart d'heure plus tard, on se pose pour une entr'acte, l'occasion d'entrevoir "La lune", pas la vraie lune mais une clarté de fesses naissante d'une spectatrice devant nous qui ne trouve rien de mieux que de mettre un pantalon "taille-basse" noir avec un pull trop court... vipères nous sommes, vipères nous l'assumons, et voilà l'idée est née de créer une petite chanson que Lili note sur son carnet de post-it vert fluo :
"Au Clair de la lune
Je l'ai vue ce soir,
Elle était bien blanche
Avec un fute noir..."
Pas le temps d'écrire la suite, Christine SALEM et son groupe entre en scène et là, on embarque pour un voyage musical dans une bateau baptisé" transe" qu'on ne quittera plus, longeant les côtes de Madagascar, d'Afrique, des Comores et bien entendu de la Réunion, une épopée chimérique dont je ne me suis pas encore remise. On visite même un peu la jungle, lorsque le groupe immite les cris des animaux et on est tellement plongé dans l'ambiance que d'un coup, "tout moun" parle le "Kreyol Réyunioné". On chante, on se trémouse (on regrette d'être assis, alors que d'autres s'agitent devant la scène), on frappe dans nos mains, à défaut de tambours, les yeux fermés, je rejoins GWADA et ses LEWOZ qui a cette époque de l'année battent leur plein, Ah les îles et la richesse des mélanges qui y naissent pour créer des oeuvres musicales incomparables !
Les tambours jouent, la voix suave, grave, mélange de miel et d'épices s'exprime, j'ai en moi le clapotis des vagues qui éclatent contre le navire qui m'arrache à ma Terre d'Afrique, entassée parmi des milliers d'autres, bientôt je serais débarquée et vendue à un planteur de cannes et là, aux lumières des feux de camp, dans la clandestinité et l'interdit, je me livrerai à nouveau à la transe, celle de mes ancêtres, celle que mes descendants reproduiront un jour, dans le centre-ville d'un ancien port négrier, devant un public alors conquis par le patrimoine qu'une partie moléculaire de moi aura laissée...