Anna-Lee CHAPITRE VIII

Publié le par Kelidoma

 

Monsieur LEUNG avait eu le bon goût de réserver une chambre à l’Hôtel Majestic de Saigon. La façade, style année 1920, impressionna Michael par son anachronisme. Le Hall d’entrée, tout en marbre, créait le cadre classique qui s’harmonisait à la personnalité de LEUNG. L’opulence, la beauté, la finesse, le luxe, tout était réuni dans l’architecture de ce bâtiment qui contrastait pourtant en offrant tout le confort moderne.

Michael était fourbu et il remercia, en lui-même, la délicatesse de LEUNG de ne lui avoir fixé rendez-vous que le lendemain soir pour leur affaire.

Lorsqu’il entra dans la chambre, il eut l’impression de pénétrer le boudoir d’une aristocrate européenne. Deux lits confortables étaient dressés près d’une coiffeuse en bois laquée qui occupait tout un pan de mur, une lumière chaude et tamisée emplissait la pièce, de lourds rideaux étant tirés de sorte de garder dans l’obscurité une pièce munie pourtant de la climatisation, mais il semblait que les lieux aient décidé d’entraîner Michael dans les années folles, voyage intemporel aux parfums d’exotisme indochinois. Il s’assit sur le premier lit, s’allongea, puis s’endormi tout habillé jusqu’en soirée.

Après cette récupération de plusieurs heures et une bonne douche, l’envie lui prit de rejoindre la vie trépidante de la ville perpétuellement en mouvement et d’en découvrir un peu l’accueil.

Il s’apprêtait à quitter l’hôtel lorsqu’il croisa Monsieur LEUNG sur le trottoir. D’une élégance hors paire, comme à son habitude, il était sur le point de se glisser dans une voiture en direction du Qing, bar à vins chaleureux, situé à quelques rues de l’hôtel. De sa politesse naturelle, il convia Michael à se joindre lui.

Michael le trouva différent, dans ce pays, de nuit, où une chaleur agréable régnait, il affichait la décontraction de ceux qui connaissent et maîtrise leur territoire.

L’établissement à vins affichait une décoration soignée, de nombreux clients semblaient étrangers, quant aux vietnamiens présents, ils étaient jeunes et raffinés, harmonisés au décor. Michael apprécia le goût de son cabernet bien frais, qu’il sirotait au bar, la tête vide, à des lieux de ce qui l’avait préoccupé quelques heures auparavant. LEUNG ne semblait pas avoir envie d’aborder les affaires. D’ailleurs il prit congé de lui assez vite pour suivre une européenne qu’il semblait bien connaître…

Michael sortit du bar au bout d’une heure, il erra nonchalamment dans les rues, humant l’air ambiant des soupes traditionnelles nommées " pho ", s’imprégnant du langage nasillard vietnamien, de l’intonation, des bruits familiers des véhicules et de la vie simple des habitants.

A quelques mètres de son hôtel, dans une ruelle, il entendit comme un gémissement qui le poussa à s’en rapprocher. Comble de l’horreur, il tomba nez à nez avec une jeune fille, appuyée contre un pan de mur décrépi, ensanglantée, se traînant vers on ne savait quelle destination. Elle leva un regard suppliant vers lui, son visage était tuméfié et tout son être n’incarnait que fragilité. Michael s’approcha d’elle, elle portait une robe de coton blanc maculée de tâches de sang, ses jambes étaient elles-aussi recouvertes de traînées d’hémoglobine séchée. Il la saisit sous l’aisselle pour l’aider à marcher et rejoindre la rue principale à la recherche d’un moyen de locomotion vers l’hôpital le plus proche. Ce fût un cylo-pousse qui se présenta en premier, il ne fallait pas faire les difficiles. Elle articula des mots faibles au chauffeur qui saisit cependant tout de suite sa demande et partit immédiatement. Ils traversèrent plusieurs ruelles puis le cyclo-pousse s’arrêta devant un immeuble délabré.

La jeune fille tenta de se lever, Michael l’aida et ils se présentèrent devant la porte. Avant même qu’ils ne frappent, une vietnamienne d’environ quarante ans, en blouse blanche, ouvrit la vieille porte vétuste de l’immeuble. Le couple qui se présentait devant elle ne semblait pas la surprendre. Elle prit le relais de Michael pour conduire la jeune fille jusqu’à son cabinet d’auscultation. Ils l’allongèrent sur une table d’examen. Une jeune femme arriva immédiatement, en tenue d’infirmière et prit en charge la jeune victime pendant que l’autre femme, faisait sortir Michael de la salle d’examen.

-" Quel âge a-t-elle, Monsieur ?

Michael la regarda, interloqué par son manque de surprise et ses sous-entendus.

-" Je ne sais pas. Je l’ai trouvée dans cet état dans une ruelle ?

La Vietnamienne le scruta derrière ses lunettes, démontrant qu’elle n’était pas dupe d’un mensonge aussi éhonté.

-" Vous êtes un client régulier ?

-" Pardon ?

-" Ici, Monsieur, il n’est pas rare que nos jeunes filles satisfassent les moindres désirs d’hommes tels que vous. Alors, je vous en prie, aidez-moi, un peu. Quel est son nom, le connaissez-vous ?

Alors que Michael s’apprêtait à protester, la jeune infirmière sortit du cabinet, s’adressant en vietnamien à son interlocutrice. Elle prononça le nom de LEUNG, c’est tout ce que comprit Michael L’autre femme, hocha la tête et changea d’attitude quelque peu. Elle fit signe à Michael de s’asseoir et d’attendre.

La salle d’attente était pleine à craquer. Tous les patients étaient de sexe féminin, du moins, en ce qui concernait les adultes. Elles étaient accompagnées d’enfants en bas âge pour certaines, d’autres étaient des vieillardes, il y avait de tous les âges. Ce qui frappa Michael, ce fût les maux dont elles souffraient. La plupart affichait des blessures physiques : Bouches coupées, yeux gonflés, au beurre noir, nez boursouflés, certaines avaient des cicatrices, vestiges de coups de couteaux, brûlures de cigarettes, enfin, les plus anciennes souffraient d’avoir subi la guerre : brûlures au napalm, membres amputés par des mines anti-personnelles. Leurs regards, parfois hagards, sondaient Michael, leurs souffles forts, leurs sourires édentés, leur mutisme, toutes ces attitudes l’effrayaient mais il ressentait leur souffrance, l’abandon dont elles avaient été victimes, l’indifférence, le rejet de part leur difformité. Une cour des miracles s’offrait à lui sans qu’il n’y ait été, le moins du monde, préparé.

Quinze minutes plus tard, Anna Lee LEUNG pénétra dans le cabinet médical, vêtue de façon traditionnelle, une ao daï blanc, sans aucun fard, un chapeau conique sur la tête.

Michael mit un moment avant de reconnaître son "inconnue " mais ses sensations ne le trompaient pas.

Anna Lee s’inclina devant la femme médecin qui lui dépeint la situation en quelques mots. Elle imita sur le dessus de son sein gauche la forme d’un serpent, Michael en déduit qu’elle parlait de la victime, lui-même l’avait remarqué, le même tatouage, mais de petite taille, celui du cobra gueule fermée au regard incisif.

Anna Lee baissa les yeux puis les releva vers le médecin qui semblait maintenant évoquer Michael Et c’est sans ciller qu’elle répondit au médecin sur cette question. Michael semblait comprendre qu’elle le disculpait mais sans en être véritablement sûr. Tout ce cinéma qui se jouait devant lui, l’impliquant personnellement, mais sans lui demander son avis, devant cette assemblée de patientes éclopées, commençait à le mettre en colère.

Il se leva et s’approcha des deux femmes qui se turent et l’interrogèrent du regard.

-" Puis-je savoir ce qui se passe ? Je n’ai fait qu’aider cette jeune fille, c’est elle qui a voulu venir ici, je voulais la conduire à l’hôpital…

Anna Lee se tourna vers le médecin qui prit congé et retourna auprès de sa patiente. Elle fit ensuite face à Michael

-" Je suis désolée... " dit-elle d’une petite voix charmante, faible mais déterminée, avec un fort accent asiatique.

Michael était stupéfait. Elle avait toujours compris et parlé sa langue.

Elle le salua et lui demanda de la suivre à l’extérieur, par un geste gracieux de la main.

Planté comme un piquet, le contraste de sa pureté, de sa beauté irréelle le désorientait totalement après avoir observé le spectacle de désolation humaine dans la salle d’attente.

Une fois dehors, il prit une grande respiration. Malgré l’air lourd mêlé d’odeurs de pots d’échappement de deux roues, de soupes et d’animaux de ferme, cette bouffée le soulagea, cependant.

Anna Lee referma la porte avec vacarme, lui prit le bras et l’accompagna jusqu’au bord du fleuve où les lumières de la nuit s’y reflétaient. Silencieux, l’un à côté de l’autre, ils écoutaient le clapotis de l’eau le long des barques et de la berge.

Un moment passa puis Michael se décida :

-" Que lui est-il arrivé ? A cette jeune fille ?

Anna Lee, le regard tourné vers le fleuve, les cheveux voletant doucement au contact de la brise, sourit faiblement.

-" La vie, ici, n’est pas toujours facile…

Michael se tourna alors vers elle, pour l’observer, s’imbiber de son être, du calme qu’elle démontrait, de cette résignation à tout, de cette douceur aquatique qui semblait émaner d’elle. Elle était lisse, comme de l’eau, comme de la soie, intouchable, presque.

Lorsque la brise balaya à nouveau ses cheveux, il vit, les ecchymoses, empreintes difformes de gros doigts masculins, ayant pressé trop fort le cou, ayant comprimé les os claviculaires.

Il se sentit soudain gêné de pénétrer son intimité physique mais aussi très triste, puis révolté.

Il approcha sa main de son visage, elle lui fit face, ferma les yeux, frotta sa joue contre sa paume, comme un chat en mal de caresses.

Il s’approcha d’elle, découvrit ses bleus de ses cheveux sans qu’elle n’émette aucune résistance. Ses yeux l’interrogeaient. Pourquoi ? Elle prit sa main pour se dégager de sa caresse. Elle ne voulait pas répondre à sa question.

Il étreignit son corps malingre contre sa poitrine, elle y disparaissait presque mais l’enlacement était aussi réconfortant pour l ‘un que pour l’autre. Il avait placé sa main derrière sa tête, à travers ses cheveux, comme un enfant qu’on console, elle écoutait le battement régulier de son cœur, apaisant, protecteur, une plénitude entre deux êtres meurtris.

Cette étreinte de quelques minutes fusionna leurs sens, la distance de leurs vies, de leur passé n’existait soudain plus, mais Michael analysait beaucoup trop la vie pour avoir l’esprit totalement vide. Il se questionnait sur cette rencontre, ces sensations nouvelles, cette familiarité qui émanait d’eux, lui qui était pourtant toujours si inaccessible, Sarah en avait d’ailleurs fait l’expérience, elle s’était accrochée, investie pour le connaître, mais Anna Lee n’avait nul besoin d’en faire autant. Elle était là, dans le silence et il lui semblait qu’elle savait tout de lui.

Elle se dégagea de ses bras, releva une mèche qui barrait son visage pour la glisser derrière son oreille, lui sourit faiblement et lui prit la main. Il la suivit, dans le dédale des ruelles, elle le raccompagna devant son hôtel.

-" Vous résidez ici, je crois ?

Michael ne répondit pas, il se contenta de l’observer, les sourcils froncés, de cet air qui marquait son visage du sceau de la réflexion permanente. L’inviterait-il à monter jusqu’à sa suite ?

-" Je vous laisse vous reposer, Monsieur DESCHANEL ! Dit-elle en s’inclinant devant lui.

-" Attendez… se décida Michael en lui attrapant le bras, les mots ne sortaient cependant pas de sa bouche.

-" Je ne peux pas rester plus longtemps, mais nous nous reverrons, soyez-en sûr…répondit Anna Lee et elle lui glissa une feuille de papier dans la main. Puis elle se détourna et reprit sa route à travers la foule indifférente qui petit à petit la noya.

Michael rejoignit sa chambre. Il déroula le petit papier, y lut une date, une heure et un lieu.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article