Anna Lee -Chapitre XI
CHAPITRE XI
Michael avait rejoint l’hôtel. Un goût de fruit trop mûr envahissait sa bouche. Cette escapade d’après-midi lui avait provoqué des sensations jamais égalées mais il s’insinuait en lui le revers du pêché. Tout à coup, la donne semblait avoir changé. Il se sentait victime de trop d’aubaine avec sa rencontre avec Anna Lee, l’obsession se transformait en soupçon.
Alors qu’il se prenait à réfléchir sur ce qui l’avait conduit à elle, une brûlure intense se manifesta sur son torse, là, où elle avait passé le pinceau. Il retira sa chemise et son reflet dans le miroir lui renvoya la boursouflure dessinant les contours d’un tigre. Cette image le cloua littéralement sur place. Mais que lui avait-elle fait ?
Il chercha dans sa pharmacie de voyage de la biafine qui soulagea un peu le feu de l’animal qui était incrusté dans sa peau. Une fureur montait en lui. Une envie de frapper, d’exploser, d’anéantir. Il prit une douche glacée pour évacuer ce sentiment terrible de violence, l’effet de la douche le calma un peu. La climatisation était à fond mais il avait la sensation d’être en enfer.
Il s’allongea sur son lit, la fièvre ne le quitta pas de la nuit, jusqu’au matin, il émergea des flammes de son inconscience momentanée, un œil à sa montre lui indiqua que bientôt Thomas et Caleigh allaient atterrir.
Avec un effort, mais guidé par le soulagement de retrouver enfin des visages connus, il s’habilla, rejoignit la réception d’où il commanda un taxi pour l’aéroport.
Il n’attendit qu’une heure avant de voir émerger la blondeur contrastante de Caleigh et la casquette des Knicks de Thomas.
Il serra affectueusement Caleigh dans ses bras, la brûlure le chauffait encore, il eut donc un mouvement de recul lorsque Caleigh lui rendit son étreinte. Elle le questionna du regard, mais il l’évinça pour taper dans le dos de son frère.
Ils avaient une triste mine. Le voyage les avait éreintés.
Michael reprit un taxi dans le sens inverse pour les accompagner à l’hôtel et les aider à s’installer dans leurs chambres.
Il était décidé à traquer Anna Lee, à la quête d’une explication. L’Amour ou la passion qui avaient paru l’animer ne semblaient plus d’actualité.
Le souvenir de la jeune fille qu’il avait accompagnée au dispensaire, les questions embarrassantes et soupçonneuses de la femme médecin, toutes ces réflexions le conduisaient vers l’inéluctable vérité.
Il était un client. Il s’était détourné de Sarah pour une femme de petite vertu, certes, des plus attirantes, mais sans avenir. Elle avait dignement joué son jeu, une experte en la matière mais Michael, en plus d’être d’un caractère entier, était d’une fierté démesurée. Il voulait regagner une certaine dignité.
De plus, LEUNG devait probablement être l’instigateur de toute cette mascarade, sans doute avait-il dû bien rire, lorsqu’il avait vu son plan entièrement fonctionner. Comment la retrouver, cependant ?
Il décida de retourner au Qing, le bar à vins. A cette heure du déjeuner, il n’y avait que des européens. Il prit cependant un verre, accoudé au bar. Une conversation un peu plus animée que de coutume pour l’endroit lui fit prêter l’oreille. Un américain semblait à la recherche d’une certaine Anna Lee… Un serveur gêné tentait de se débarrasser du client trop pressant. Michael se leva et s’approcha de l’homme. Il lui offrit un verre.
L’homme semblait en sueur, essoufflé, comme en manque. Michael se demandait pourquoi il avait tant besoin d’Anna Lee. La manche de sa chemise se souleva quelque peu et il aperçut la boursouflure, identique à la sienne, cependant, le dessin était différent, il y avait une patte aux griffes acérées, une queue aux écaillées épaisses : un dragon.
L’homme sentit que Michael avait découvert ce qu’il tentait maladroitement de cacher. Il rabaissa la manche de sa chemise. Michael lui demanda de le suivre dehors.
-" J’ai, moi-aussi, écopé de la marque que vous avez sur le bras.
-" Alors, vous savez ?
-" Je sais quoi ?
-" Ce qu’elle est capable de vous révéler.
Michael fronça les sourcils, jusque là, en dehors de la souffrance du feu, peu lui avait été révélé.
-" L’avenir. Mon Vieux. Elle lit en vous. Elle sait ce que vous êtes, étiez et deviendrez.
Michael secoua la tête. Visiblement, cet homme était encore plus atteint que ce qu’il croyait. Il médita cependant sur ce qu’il lui avait révélé : " elle lit en vous. " Cette sensation, il l’avait pourtant bien eu lui aussi. Il avait l’impression d’avoir changé de dimension, un vrai cauchemar s’ouvrait à lui.
Il retourna à Cholon, jusqu’à la maison bleue. Le vieux était là, mais il l’ignora. Michael tenta d’établir un contact, mais le vieux finit par rentrer dans son échoppe, une attitude claire de refus de communiquer…
Alors qu’il allait faire demi-tour, il vit au loin, de dos, un chapeau conique dans la foule, une petite robe blanche et des chaussures à talons hauts mal assorties au reste de la tenue : Anna Lee. Elle était loin de lui et commençait à se fondre dans la foule, mais il accéléra pour la rattraper.
Il faillit la perdre, indéfiniment dans les dédales du " Grand Marché ", il remarqua qu’elle faisait des emplettes, il la suivit, comme un guetteur jusqu’à la pagode de Thien Hau. Elle passa les grilles vertes, pénétra dans la cour puis dans l’enceinte où la rectitude des colonnes écarlates rythmait sa démarche. Elle se saisit d’un bâton d’encens et le planta dans une jarre avec les autres. Un moine bouddhiste apparut, vêtu de sa toge orange, ils s’inclinèrent l’un vers l’autre, puis elle le suivit, dans un coin un peu plus reculé du temple, non loin de l’autel dédié à la Déesse de la mer.
Michael se faisait passer pour un touriste, errant dans l’enceinte, mais ne quittant pas des yeux sa proie. Il examina avec soins, l’échange de baumes et onguents qu’elle faisait avec le moine, en silence, ils troquaient. Le moine prit alors le visage d’Anna Lee entre ses mains, ses longs doigts fins semblaient masser imperceptiblement les tempes de la jeune femme qui fermait les yeux au contact de la caresse. Il se promena, comme un pianiste, sur l’épiderme du cou, de la clavicule, des épaules, des bras, jusqu’aux paumes et aux doigts de la jeune femme avant de serrer fermement ses mains jointes entre les siennes et de s’incliner. Anna Lee le salua à son tour, une reconnaissance, comme un patient à son médecin, semblait se peindre dans son attitude.
Après cet étrange rituel, Anna Lee reprit le chemin inverse pour sortir de la pagode, Michael la suivit jusque dans la rue, où il l’arrêta, en l’attrapant par le bras.
Sans surprise, elle lui fit face. Son petit visage ovale, couronné de ses cheveux bruns, éparpillés sous son chapeau conique lui renvoyait une fragilité qu’il le laissa muet, pourtant tant de questions se bousculaient en lui.
Elle leva la main pour la poser sur sa poitrine, le feu était là, comme un brasier en train de se consumer n’attendant que le vent pour le transformer à nouveau en flamme de vie. Il plissa les yeux, endurant silencieusement la douleur.
-" Lutter ne sert à rien. Si le feu se consume, c’est que vos émotions l’entretiennent. "
-" que cherches-tu à me dire ? "
-" Il n’y a pas de hasard. Si vous êtes ici, devant moi, c’est que votre chemin de Vie vous guide vers l’épreuve. L’homme et son choix. L’éternelle essence qui fait que nous sommes humains, ce sont les choix de notre existence, ils nous libèrent ou nous enferment. "
Anna Lee le scrutait, soudain, si froide, méthodique, aseptisée.
Elle s’interrogeait maintenant sur la personnalité de ce client. Il avait été réellement particulier, dès le départ, sans doute était-ce sa sincérité, mais elle-même n’avait pas le droit à l’expression émotionnelle, sinon, depuis longtemps aurait-elle succombé. Elle était née avec ce don, la perception des êtres, elle les révélait à eux-mêmes, dévoilait leur nature véritable, les aidait à se trouver et à atteindre leur destinée, puis elle devait disparaître. Un lourd fardeau que ce don qui la faisait vivre et l’en empêchait à la fois.
-" Tant de colère sommeille encore en vous…
Il lui saisit le poignet alors qu’elle parcourait sa blessure à travers le tissu fin de sa chemise.
-" Tu sondes les êtres et tu crois les connaître mais sache que la réciproque existe. Les souffrances que tu enfermes là, celles qui sont invisibles sur ta peau, je les ressens…répondit Michael en désignant son cœur.
-" nos échanges vous ont égaré, Michael…
" Nos échanges ? "
Michael ne pouvait plus se contenir face à des paroles aussi impersonnelles qui ne correspondaient en rien à l’intimité, l’intensité et le désir qu’ils avaient partagé. Même si elle se cachait derrière des mots glacés de précision, ils savaient tous deux qu’elle n’avait pas feint de s’abandonner.
Tel est pris qui croyait prendre. Anna Lee découvrait chez Michael beaucoup plus qu’un simple être humain à la dérive de ses choix, la tendance s’inversait, l’analyste était soudain devenu l’analysée. Sans artifice, ni tatouage, ni étude, avec l’émotion seulement. Anna Lee n’avait pas su se garder avec cet homme, elle avait failli.
Elle avala sa salive, à cours de phrase énigmatique. Les yeux clairs de Michael lui renvoyaient l’image de sa propre vulnérabilité. Son cœur se serrait, ses mains devenaient moites, les émotions, depuis des années refoulées, remontaient toutes à la surface tel un tsunami. La peur de son ressenti se lisait maintenant sur son visage.
Michael la prit par la main et l’entraîna à travers les rues, jusqu’au fleuve. Une brise soufflait légèrement, laissant passer un souffle dans le tissu léger de sa robe. Ils se tinrent l’un face à l’autre, il lui ôta son chapeau, libérant ses cheveux.
-" Je ne peux pas aller là où vous voulez m’emmener… dit-elle faiblement en baissant la tête.
-" Tu es vivante.
-" Non, plus depuis longtemps… répondit-elle.
Dans son esprit, repassait le film de sa vie. Son enfance, entre son petit frère, qu’elle devait protéger et sa mère, malade. L’arrivée du grand demi-frère, son élégance, sa fortune, que lui avait légué leur père. LEUNG, ce nom chinois, porté par tous trois. Elle avait immédiatement su la duplicité de son frère aîné, sa répugnance pour les faibles, son désir pour les êtres exceptionnels, comme elle et son don, si efficace et utile dans les affaires. Il l’avait utilisée, elle l’avait laissé faire, par instinct de survie, sans doute. Il l’avait emmenée, fait d’elle son épouse, l’avait livrée à tant d’hommes, pour gagner des marchés, bâtir son empire. Comme une arme infaillible, une séduction irrationnelle, il ordonnait, elle obéissait, dans le silence, la soumission, dans le vide immense de son être.
Puis il y avait eu ce marché, aux Etats Unis, cette cliente, blonde, angélique, il avait succombé. Lui, le grand frère aîné, le glacial serpent avait à son tour été charmé. Elle l’avait senti tout de suite, dans sa requête envers ce client si particulier.
" Il va épouser une femme mais elle n’est pas pour lui. " Voilà, la mission, Anna. "
Intérieurement, elle avait souri, une étincelle de vie s’était allumée. Lui, le grand frère, aussi dur et laqué que sa canne, il se laissait aller aux désirs d’autrui.
Au fond d’elle-même, elle félicitait la blonde, le jeu était cependant dangereux, mais l’angélique beauté l’ignorait.
L’issue était simple : Michael devait reprendre ses esprits, laisser tomber Sarah et Caleigh, la meilleure amie, se révèlerait à lui comme l’unique prétendante, toujours fidèle, toujours à l’écoute, toujours si proche de lui et compréhensive.
Mais le jeu avait viré, dès le départ. Michael avait certes changé de cap, mais pas pour Caleigh, il avait été touché par la mort intérieure de cette petite asiatique, ce vide qu’il croyait caractéristique et personnel avait enfin un écho.
Après avoir soufflé sur la poudre qui cachait la vérité, il avait clairement vu son reflet dans cette femme existant à des fuseaux horaires de lui.
Anna Lee aussi avait été bouleversée de cette révélation, les prières aux ancêtres, les baumes, les philtres et autres recettes magiques n’avaient pas suffi à effacer ce souffle de vie qui prenait, jour après jour, de l’espace en elle.
Elle aurait voulu qu’il fasse comme les autres, la renvoie aux mains de son mari et demi-frère pervers et l’oublie. Au lieu de cela, il s’ouvrait de plus en plus à elle, compatissait à ses souffrances physiques, soignait son âme et son corps, même s’il la savait une traînée, il la voyait comme une Reine reflétée dans son regard azur.
Toutes ces pensées en quelques secondes réanimaient son âme, prendrait-elle enfin le risque de se laisser aller ? d’Aimer ?
Elle dévisagea son amant, miroir enchanteur et doux, il ne jouait pas.
-" Je passerais ce soir, à votre hôtel, pour soigner cette blessure… " dit-elle en posant à nouveau sa main sur sa chemise.
-" Je t’attendrais… "répondit Michael en lui prenant la main fermement lui indiquant qu’il ne lui était pas recommandé de mentir.